Les injonctions alarmistes appelant les Français à se préparer à une guerre contre la Russie et à envoyer leurs enfants au front relèvent d’une fiction complète. Derrière cette agitation martiale entretenue au sommet de l’État se cache l’incapacité des classes dirigeantes européennes à affronter l’effondrement interne de leurs propres sociétés. Dans son ouvrage La dislocation, publié aux éditions Gallimard sous la forme d’un dialogue avec la journaliste Diane Lagrange, l’historien, anthropologue et démographe Emmanuel Todd livre l’autopsie clinique de ce basculement occidental et de la crise de régime qui frappe la France.
La menace russe, un paravent face au choc de réalité intérieur
La fixation sur une agression russe ne résiste pas à l’analyse : Moscou n’a ni l’envie, ni l’intérêt, ni les moyens d’envahir l’Europe. Le conflit ukrainien a d’ailleurs agi comme un premier choc de réalité pour l’Occident, incapable de produire les armes nécessaires pour stopper la reconquête russe d’une partie de l’Ukraine. Plongées dans un désespoir avancé face à l’échec intégral de leur politique intérieure, les élites françaises et européennes détournent l’attention vers l’international. Or, la véritable menace existentielle pour la France est interne : elle réside dans l’abandon de la jeunesse, l’inflation des diplômes couplée à la baisse du niveau éducatif, et l’abomination totalitaire de Parcoursup. L’urgence nationale consiste à supprimer ce mécanisme et à réorganiser l’enseignement supérieur autour de la production, en formant massivement des ingénieurs et des techniciens.
La France, pays le plus gérontocratique d’Europe
Le cœur de la dislocation française — « la chute finale » — tient dans un déséquilibre générationnel massif. Le paradoxe est saisissant : avec un âge médian de 41,5 ans, la France est moins vieille que l’Allemagne ou l’Italie, mais elle fonctionne comme la société la plus gérontocratique d’Europe. Dans un pays de forte tradition démocratique représentative, le suffrage universel traduit directement le poids des seniors en une dictature électorale des vieux.
L’âge médian des votants effectifs atteint désormais 53 à 54 ans. Plus de la moitié des électeurs ayant la retraite en ligne de mire immédiate, le débat politique se focalise sur le maintien du départ à 62 ans. Par une singulière inversion des réalités, le plus jeune président de la République applique la politique la plus inféodée aux seniors, sacrifiant l’avenir au profit du passé :
- Entre 2000 et 2025, les dépenses d’éducation rapportées au produit intérieur brut (PIB) sont tombées de 7,3 % à 6,7 %, tandis que les dépenses de retraites grimpaient de 11,6 % à 14,1 %.
- En France métropolitaine, 22,4 % des enfants vivent sous le seuil de pauvreté, contre seulement 10,4 % des retraités.
Passer à la retraite équivaut aujourd’hui à entrer en aristocratie, dans un pays où de jeunes kinésithérapeutes ou infirmières déplacent même leurs projets de vie vers les côtes bretonnes uniquement pour soigner les retraités.
La cruauté infalsifiable des chiffres démographiques
Contrairement aux statistiques économiques ou au PIB — facilement manipulables et faussés par le refus de l’INSEE d’intégrer le coût du logement qui étrangle la jeunesse —, les données démographiques sont infalsifiables. En 1976, c’est déjà la hausse de la mortalité infantile qui avait permis à Emmanuel Todd de prédire, quinze ans à l’avance, la chute de l’Union soviétique.
Aujourd’hui, deux variables démographiques révèlent la profondeur de la fracture française. D’un côté, grâce aux progrès médicaux et à la révolution cardiovasculaire, la France occupe le premier rang européen pour l’espérance de vie à 65 ans (et 83 ans tous âges confondus). De l’autre, sa mortalité infantile remonte. Troisième de l’Union européenne entre 1996 et 2000, la France a plongé au 21e rang sur 27 en 2024. Le taux est passé de 3,5 décès avant un an pour 1000 naissances en 2011 à 4,1 en 2024 — le double de la Suède (2) et bien au-dessus de l’Italie (2,5) ou de la moyenne européenne (3,5). Avec environ 2550 nourrissons morts avant un an en 2025, ce recul traduit la paupérisation des jeunes couples et la réduction du réseau hospitalier : les maternités en métropole ont chuté de 1369 en 1975 à 428 en 2024, engorgeant les équipes de pointe avec des grossesses ordinaires. Quant à la fécondité, tombée à 1,6 enfant par femme, elle subit la crise du logement, « l’état zéro de la religion » et le narcissisme de masse qui étouffent l’altruisme nécessaire à la procréation.
Du blocage démocratique à la violence sociale
Plus diplômée que ses aînées mais paupérisée, la jeunesse forme un nouveau prolétariat en gestation. Lorsque cette classe opprimée réalise que ses manifestations pacifiques sont ignorées par des élus acquis au vote des seniors, le blocage démocratique mène mécaniquement à l’affrontement. Si le maintien de l’ordre et la punition des pilleurs demeurent nécessaires, réduire la crise à sa dimension sécuritaire ne règle rien : même les jeunes manifestants calmes ne regardent plus toujours les casseurs avec antipathie, sachant que seule la violence physique attire l’attention des générations âgées.
Ce verrouillage se double d’une mutation économique : née après-guerre dans une société de producteurs se partageant une richesse fabriquée en France, la démocratie fonctionne désormais dans une société de consommateurs. Avec les délocalisations, même les milieux populaires vivent d’une plus-value extraite à l’étranger via l’achat de produits chinois ou de textiles fabriqués au Bangladesh. Face à cette impasse, ni le Rassemblement national ni La France insoumise n’ont de solution pratique pour relancer la production nationale, cachant ce vide derrière la violence de leur confrontation. Malgré le mépris du peuple d’héritage trotskiste qui transparaît parfois chez Jean-Luc Mélenchon, le rejet du racisme et de l’islamophobie par les jeunes électeurs offre toutefois une lueur d’espoir : lorsque le système s’effondrera, la France ne sombrera pas dans le racisme et trouvera en elle-même les ressources de son renouveau.
Source : Sud Radio
